Vincent Van Gogh

Quand il rencontra Van Gogh fraîchement arrivé à Montmartre en mars 1886, le père Tanguy avait 61 ans et désormais une longue expérience du monde des peintres, de leurs espérances, de leurs inquiètes obstinations. Le jeune et fougueux Van Gogh suivra Gauguin et Lautrec dans la vie artistique de Montmartre et descendra comme tous dans la boutique du « Socrate de la rue Clauzel » pour y voir la peinture nouvelle et en particulier des Cézanne. Tanguy sera vite séduit par Vincent, l'homme le plus charitable que j'aie jamais rencontré, qui ne cherchait pas à commercialiser son art alors que certains de ses anciens clients avaient privilégié la réussite matérielle. Il possède, comme Vincent, la générosité instinctive de ceux qui méprisent l'appât du gain. N'avait-il pas osé proclamer : « un homme qui vit avec plus de cinquante centimes par jour est une canaille »...

Certes, Van Gogh est un intellectuel avide de lectures et d'écriture, mais tous deux se trouvent des points de convergence : une enfance dans un village de paysans-tisserands, en pleine nature, le goût des estampes japonaises, la même admiration pour Delacroix et Monticelli – qui vient de mourir... Monticelli, un peintre provençal quasi-inconnu à Paris dont Vincent voudrait continuer l’œuvre, comme s'il était son fils ou son frère : une peinture en pleine pâte, des tourbillons et des giclées de couleur ! Tanguy défendait la peinture épaisse – la plus opposée à la mesquinerie du jus de chique, sans doute !

Ce qui les liera c'est aussi la solidarité des vaincus, des anciens combattants pour la justice sociale, préoccupations que le père de Van Gogh – mort récemment – pasteur issu d'une famille de grands notables, avait désavouée chez son fils. Julien Tanguy, pourtant de la même génération que le père de Vincent, avait lui, risqué sa vie devant le même constat de mépris des faibles et des pauvres.

Comme il l'avait fait pour Cézanne, il aiderait ce Van Gogh à réaliser ses espérances d'une peinture réinventée, annonciatrice d'un monde nouveau. Il lui préparerait ses armes, à crédit le plus souvent au grand dam de Renée! Il lui fournirait les mêmes couleurs qu'à Cézanne – certaines broyées moins finement à sa demande, presque en grains, il lui préparerait des toiles de qualité grossière ou plus légère ; il répondrait à toutes ses exigences, pour un autre usage, une aventure picturale différente. Autant l'un travaillait lentement autant l'autre travaillait vite, le plus vite possible pour se rapprocher de la sûreté d'exécution des Japonais qui obtenaient – pensait-il – tous leurs effets de prime saut et à main levée. La même couleur qui chez Cézanne avait pour fonction de participer à l'unité spatiale du tableau, à son idéal d'ordre, tenait chez Van Gogh un tout autre rôle, celui de l'expression des passions humaines ! A propos de son célèbre tableau Le café la nuit, il écrira: « J'ai cherché à exprimer avec le rouge et le vert les terribles passions humaines... J'ai cherché à exprimer que le café est un endroit où l'on peut se ruiner, devenir fou, commettre des crimes... avec des contrastes de rose tendre et de rouge sang et lie de vin, de doux verts contrastant avec les verts jaunes et les vert-bleus durs, tout cela dans une atmosphère de fournaise infernale de souffre pâle ; j'aimerais exprimer la puissance des ténèbres d'un assommoir. »

Il était donc bien loin des pommes de Cézanne, de sa montagne Sainte-Victoire, une peinture de maturité qui avait été si longue à naître. Il faudra toute l'intelligence sensible et sans a priori de Julien Tanguy pour se déplacer avec le même intérêt vers ces deux univers on ne peut plus contrastés.

Son initiative de les faire se rencontrer chez lui, sera par contre un échec. Il espérait sans doute que Van Gogh, jeune admirateur de Cézanne, accepterait des conseils, des encouragements à mieux se contrôler dans la vie et le travail, à dominer son découragement fréquent. Cézanne, l'ancien, le maître en quelque sorte, ne pouvait malheureusement pas atteindre sa bienveillance socratique ; le verdict sera sévère : « vous faites une peinture de fou ! » osera-t-il. Van Gogh savait-il que Cézanne avait dû lui aussi combattre ses propres excès, ses emportements pour atteindre une plénitude plus sereine ? Savait-il qu'ils admiraient tous les deux les envolées lyriques de Monticelli ? En tous cas, cet échange brutal n'affectera pas l'admiration de Van Gogh.

Le partenariat de Tanguy, sa complicité artistique et sociale avec Van Gogh se prolongera avec l'organisation régulière d'expositions dans les cafés pour toucher directement le cœur des masses :« on tient le petit peuple dans l'ignorance, expliquait Van Gogh, on ne lui offre que de vils chromos. L'impressionnisme par sa gaieté doit le délasser de ses travaux, lui faire oublier sa misère dans un spectacle d'enchantement ». Généreuses initiatives qui ne furent pas des réussites culturelles mais plutôt de nouvelles sources d'ennuis, y compris pour Renée qui ne voyait pas d'un bon œil son Julien entraîné dans ces lieux de débauche !

Vincent peindra au moins trois portraits de Julien, dont deux s'enrichissent d'estampes japonaises en arrière-plan. Ils accordent la priorité expressive à une métaphore plastique d'un personnage bien vivant, tel qu'en lui-même. La vigueur des touches directionnelles colorées, qui peuvent toujours déconcerter aujourd'hui, s'oppose à la ressemblance retouchée, académiquement esthétisée des portraits de notables. Elles sont par contre fortement expressives de cet homme de conviction, sans fard, qui après avoir connu le désaveu, l'humiliation publique, semble dire au regardeur, les yeux dans les yeux, avec la force tranquille de sa bonhomie: je suis toujours là, j'assume mon histoire. Les compléments qui accompagnaient souvent ces personnages en les valorisant :  décorations officielles, livres, objets symboliques, se voient volontairement remplacés, contestés par l'exubérance colorée des estampes japonaises, leur hymne à la nature, à la lumière, l'art populaire d'un autre pays, d'un autre idéal. Ce portrait témoigne par la même occasion d'un pied de nez complice aux puissants de l'époque. J'aurais aimé entendre ce qu'ils ont pu se raconter pendant cette séance de pose dans l'atelier... d'Emile Bernard.

Sur les conseils de Toulouse-Lautrec, Van Gogh, en quête de soleil et de paysages japonais, partira pour Arles. Il envisagera créer un « atelier du midi» avec la complicité de Gauguin, espérant y attirer plus tard d'autres peintres. Peu argentés et grands consommateurs de matériel, ils se mettent à broyer eux-mêmes leurs peintures – initiés peut-être par Tanguy – et à préparer leurs toiles pour limiter les achats sur place. Auparavant, Vincent avait dû commander pas moins de 118 tubes de couleurs à son frère Théo qui continuait à se fournir chez Tanguy. L'abondante production de Vincent sera toujours entreposée dans la mansarde de la rue Clauzel. Eloigné désormais, il témoignera de son respect, de son admiration pour le curieux bonhomme Tanguy:  « Si j'arrive à vivre assez vieux, je serai quelque chose comme le père Tanguy, un homme plus intéressant que bien des gens. » écrira-t-il à son frère Théo. Les deux frères appréciaient d'ailleurs ses points de vues éthiques et artistiques.

Après la tentative de suicide de Vincent, Julien Tanguy accourut un des premiers à son chevet. Il sera très affecté par sa mort tragique, ce qu'a rapporté l'écrivain Octave Mirbeau, de passage à la boutique : « Ah ! Le pauvre Vincent ! s'exclamait douloureusement Tanguy. Quel malheur Monsieur Mirbeau ! Quel grand malheur ! Un pareil génie! Et si bon garçon ! Tenez, je vais encore vous en montrer de ses chefs-d’œuvre ! Le père Tanguy alla chercher des Van Gogh dans son arrière-boutique. Il revint avec quatre ou cinq toiles sur les bras et deux dans chaque main, puis il les disposa amoureusement contre le dossier des chaises. Tout en cherchant pour les toiles le jour favorable, il continuait à gémir : Le pauvre Vincent ! C'en est-il des chefs-d’œuvre oui ou non ? Et il en a ! Et c'est si beau, voyez-vous, que quand je les regarde, ça me donne un coup dans la poitrine... »

Note technique

Van Gogh grand amateur du jaune (sa couleur absolue, celle du soleil) utilisa le jaune de chrome en y ajoutant un blanc au sulfate de baryum pour le rendre plus lumineux. Ce mélange chimiquement incompatible provoquera le brunissement de sa peinture.

Lettre de Julien à la veuve de Théo 31 janvier 1892


Ma chère Madame Van Gogh,



Je vous prierai de vouloir bien mexcuser du grand retard que jaie mis à répondre à votre lettre mais c'est que nous été sur le point de vendre un tableaux, mais comme je fait tout mon possible pour les faire augmenter maintenant je les fait 600 franc et alors on les trouve un peu trop cher jusquà présent tous ceux que nous avons vandu cetaient de trois à quatre cent franc chaque du reste monsieur Bonger a du vous le dire car c'est à luidont jaie rendu tout mes compte chère Madame maintenant je vouderai vous me donniez un petit mot davis pour ma gouverne. Si je dois accepter un prix dan dessous de 600 comme je le demande maintenant. Comme vous devez savoir par Mr Bonger ils men reste encore Sept Je pense Madame que vous nignorez pas que je ferai tout mon possible pour les vendre le plus cher. dont je pourai. Je vos dirai que tout le monde me demande des dessin de Vincent et je nen ait pas du tout. Si vous jugez à propos de men envoyer quelque uns cela me fera bien plaisir et de men fixer le prix de chaque.Je vous prierai madame de vouloir bien presenter tout mes respect à Monsieur et Madame Bonger et dembrasser le petit bebe pour nous en attendant le plaisir de recevoir de vos nouvelles

Recevez madame nos sinceres salutations et comptez toujours sur notre bonne amitié.

Julien Tanguy

( Orthographe respectée, cette lettre a certainement été dictée par Tanguy à sa fille Mathilde, seule de la famille sachant lire et écrire. )