Textes Repères

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LA PEUR DE LA PEINTURE

La peinture suscite de plus en plus d'adeptes et, parallèlement, engendre de plus en plus d'attitudes de désacralisation, de dénis de contemporanéité, de censure même. La peinture fait peur.

Sauf à se maintenir dans l'ignorance de son histoire, du mystère inépuisable de ses grands chefs d'œuvres, de leur singularité esthétique, de l'incapacité de les réduire à l'illustration d'un concept, comment pourrait-il en être autrement ?

Il est alors tentant de se situer plutôt dans toutes les marges disponibles sous prétexte de liberté créatrice. J'ai choisi, à l'inverse, d'en accepter ses conventions contraignantes qui, loin de me phagocyter, imposent la nécessité d'aller au plus profond de soi. Affronter la peur de la peinture est devenu progressivement affronter la peur de la mort en plongeant au cœur de la vie du tableau à la fois si forte et si fragile - et cela avec des moyens dérisoires !

En quoi un tel comportement ne serait-il pas d'actualité alors que nos sociétés ne peuvent plus se mentir face aux dures réalités des limites de notre planète, trop longtemps niées ?

Extrait de la préface de Robert Uriac pour le livre pré-cité 

Pierre Morin est peintre ; c'est un peintre assidu, travailleur et volontiers loquace au sujet de son activité ; dans l'atelier s'accumulent les toiles : ciels, nuages, marcheurs, poulets, visages, décomposés de manière prismatique et restitués au moyen d'une peinture légère, en larges jus découpant l'espace du tableau, mais aussi, très souvent, produisant par superposition l'effet coloré au moyen d' un jeu subtil de glacis. Des dessins préparent les toiles : tracés au crayon, au fusain, ou encore avec des pastels ou des crayons de couleur, ils analysent la forme de l'objet, la projetant sur plusieurs plans, l'étudiant dans ses directions et son volume, enserrée dans un réseau de lignes, sans négliger la lumière, l'éclairage, ce qui justifie le recours aux traits de couleur pure. Il s'agit de révéler l'objet dans la complexité de sa présence.

En ce sens, la peinture n'est pas une activité oisive, un pur jeu de l'esprit, une construction d'images qui nous ferait fuir au loin du monde, évasion non pas tant coupable que vaine. Un objet de plaisir purement esthétique et formel. La peinture explore le réel ; bien plus elle a pour tâche de nous y instituer plus profondément. Elle est ainsi une forme d'engagement, une occupation tout à fait sérieuse. Et l'on comprend alors qu'un humble poulet avec ses ailes et ses pattes, qu'un corps humain ou un visage, qu'un personnage marchant , des nuages et un fragment de ciel, soient, sur la toile, explorés par le peintre, interrogés, rendus à la plénitude de leur présence. Pierre est donc aussi un intellectuel de la peinture ; toutefois, il réfléchit les pinceaux à la main ; il n'applique aucune théorie toute faite considérant que la peinture est pratique et réflexion, mais une réflexion qui part de la pratique, la sienne et celle de tous les autres peintres. De cette manière, selon la belle formule de Merleau-Ponty, cherchant à surmonter la coupure entre la sensibilité et l'intelligence, le peintre apporte son corps, avec ses yeux, ses mains, son orientation dans l'espace. Ce corps n'est pas une machine fonctionnant aveuglément, il nous introduit dans l'exercice de l'intelligence elle-même, il nous ouvre sur des questions qui, d'ailleurs, ne sont pas celles de la peinture comme technique mais comme modalité de notre rapport au monde.

L'ÉCOLOGIE ET L'ESTHÉTIQUE DES LIMITES

Le choix d'une discipline est de fait le choix d'un défi. Il s'agit d'affronter les contraintes d'un espace limité pour interroger la complexité de notre rapport au monde réel et d'en témoigner. Dans le meilleur des cas le défi conduit à obtenir une forme de présence vitale, de transcendance.

Aujourd'hui, beaucoup d'artistes perçoivent ces contraintes - pour un peintre, celle du rectangle d'un tableau - comme une convention dépassée? Ils croient faire preuve de liberté de pensée et de comportement, de modernité, en les refusant. Parfois une forme d'aboutissement est abandonnée avec la justification de laisser l'oeuvre ouverte, mais ouverte sur quoi ? J'ai tourné le dos à cette attitude qui me semblait engendrer une liberté illusoire. Je préfère la liberté conquise à celle auto-attribuée. Elle interroge plus profondément notre comportement, nous oblige à le réviser si, en dépassant le niveau narratif, on cherche à faire naître l'unité dynamique et significative d'un ensemble de signes. La fonction de l'oeuvre d'art n'est-elle plus de stimuler les regardeurs vers d'autres possibles, plus exigeants, plus exaltants que la banalité quotidienne, sans pour autant devenir des espaces fermés, des mondes clos ?

Sur un autre plan, nous atteignons historiquement une situation écologique qui nous rappelle brutalement les limites de notre planète, la prise en compte urgente des contraintes qu'elles imposent, alors que l'homme dominateur s'est cru tout permis au nom d'une conception égoïste et irresponsable de la liberté. Cette conception s'est récemment accentuée et n'est sans doute pas sans cousinage avec certains comportements artistiques . Je suis engagé dans des actions de protection de l'environnement, parallèlement à mon activité artistique, ce qui aurait pu m'inviter à rejoindre des initiatives militantes politico-esthétiques pour rendre plus visibles ces préoccupations en les esthétisant. Il me semblait pourtant que cela aurait conduit à réduire considérablement le champ de mes préoccupations de peintre. La peinture permet d'interroger son rapport au temps et à l'espace, d'expérimenter de nouveaux comportements et de constater de visu leurs conséquences. Au-delà du thème et de l'iconographie utilisée, le fait de mieux respirer, de se sentir stimulé ou par contre d'étouffer dans un espace peinture est très significatif d'intérêt ou de rejet . Même si les comportements qui ont généré ces différences profondes sont plus complexes et délicats à expliciter. J'ai décidé de privilégier cette dimension, ce strict champ de la peinture, sans tabou de contemporanéité.

J'ai alors regardé avec plus d'attention et moins de mépris certaines [[oe]]uvres souvent cataloguées comme conventionnelles ou, historiquement dépassées, en m'interrogeant sur les comportements et non la vision du monde qui les avaient engendrées. J'y ai trouvé des propositions très stimulantes qui dépassaient l'illustration d'un concept, d'une intention ou d'un narcissisme esthétique. Au moins pouvais-je apprécier la singularité réelle de ces démarches, leurs formes d'aboutissement, liant esthétique et éthique.

J'y ai perçu une équivalence du contexte de contrainte et d'exigence que les individus et les sociétés vont devoir affronter sur notre planète sans se masquer des réalités qui sont les conséquences de nos actes. Sommes-nous par exemple condamnés à une vitalité de la violence ? Ce parallélisme, que certains jugeront naïf, inviterait peut-être à refonder les critères d'évaluation des oeuvres, du rôle des artistes. Ce rôle ne serait pas, comme le sous-entend la volonté de démocratisation culturelle douce et consensuelle de surprendre, de distraire ou d'enchanter une société par ailleurs décadente et suicidaire, mais de contribuer à réinterroger nos comportements éthiques, individuels et collectifs.

Faut-il rêver ou se contenter comme le peintre Roger Bissière de « continuer à peindre pour ne pas désespérer » ? (réf. livre chap : de l'image à la présence renouvelée)