Le retour à Montmartre

Ce sera à nouveau Pissarro – de retour d'exil en Angleterre – qui l'aidera à se constituer une nouvelle clientèle en le conseillant à de nombreux peintres. Peut-être ne s'estimait-il pas tout-à-fait innocent de l'aventure malheureuse du père Tanguy ; il lui témoignait par là même de sa reconnaissance d'être resté fidèle à ses convictions.

Et puis, le contexte avait changé. De nombreux peintres avaient péri dans les combats, avaient disparu dans les rafles, les fusillades ou encore étaient exilés de force... comme des milliers de concitoyens. D'autres avaient abandonné l'art. Beaucoup de paysages admirés auparavant par les impressionnistes n'étaient plus que ruines. Commercialement parlant, peindre des ruines n'était pas très judicieux.

Il décida de quitter sa maisonnette au fond d'un parc de la butte Montmartre, rue Cortot, ce petit bout de campagne parisienne qu'il aimait tant, pour s'installer plus bas, rue Clauzel. Un des jeunes peintres jugea bon de distinguer la maison en peignant la porte en bleu outremer et en écrivant en jaune sur la vitre : TANGUY. C'est alors que le petit atelier devint en même temps une galerie où les jeunes peintres désargentés exposèrent leurs œuvres à tour de rôle, s'attribuant chacun un jour de la semaine dans la petite vitrine : le lundi Sisley, le mardi Renoir, le mercredi Pissaro, Monet le jeudi, Bazile le vendredi et Jongking le samedi. Si un amateur se présentait pour un Cézanne, il le conduisait dans l'atelier du peintre dont il avait la clé. Les tableaux étaient rangés selon leur format qui déterminait le prix. Il était même autorisé à en découper certains comportant plusieurs études de sujets différents. Il se mit aussi à visiter les ateliers avec sa caisse de matériel. Le critique d'art Georges Rivière raconte une visite chez Renoir qui nous éclaire un peu plus sur sa personnalité : «  Le père Tanguy avait gravi les cinq étages du 35, rue Saint-Georges dans le célèbre atelier de Renoir. Un peu essoufflé, le Breton pose sa pacotille (une boîte en bois avec une courroie pour porter en bandoulière des produits de colportage), salue l'artiste d'un signe de tête, Renoir aussi enfermé lui répond de même. Tanguy ouvre sa boîte et étale ses brosses, ses couteaux et ses tubes de couleurs qu'il déploie avec méticulosité. Sans prononcer un mot, il se recule et laisse Renoir faire son choix. Toujours sans prononcer une parole, les deux hommes qui s'estiment, n'ont pas besoin de mots pour communiquer. Une fois le choix terminé, le père Tanguy remballe sa marchandise, grommelle un mrr... qui veut sans doute dire un réel merci et repart dans sa boutique de la rue Clauzel. »

La vie changeait, certains artistes s'éloignèrent de Paris: Monet à Giverny, Pissarro à Eragny tandis que Cézanne alternera entre Paris et Aix-en-Provence, sa ville natale.

C'est peut-être à cette époque que Tanguy ajoutera à son petit commerce la vente d'estampes japonaises qu'il aimait beaucoup, comme de nombreux peintres de  l'école . Elles s'opposaient en contrepoint savamment coloré à toutes les reproductions gravées des jus de chique de l'art officiel. Certains sujets pouvaient même se rapprocher des vues sur la baie de Saint-Brieuc.

Sans l'avoir théoriquement décidé, les conditions d'existence d'un petit foyer artistique étaient créées et cela durera 21 ans! L'école de plein air avait en quelque sorte son siège où de nombreux artistes – se singularisant de plus en plus – se retrouvaient pour se présenter leurs travaux, analyser, discuter devant un père Tanguy attentif et passionné ; il aimait intervenir dans les échanges. Où avez-vous vu que les tons plats alourdissent la transparence ? Ce sont là encore des idées du père Tanguy ! témoignera Renoir. Il n'était plus un simple broyeur de couleurs et la réussite financière n'était visiblement pas sa priorité. Il vivait autre chose de  totalement imprévu, inespéré pour un homme de sa condition, qu'une certaine forme de sagesse exprimée oralement (et son nez épaté !) avait conduit à être baptisé affectueusement «le Socrate de la rue Clauzel ».

Il n'aurait jamais pu imaginer que face à l'immense Salon officiel, avec ses peintres et sculpteurs reconnus, prestigieux, les milliers de visiteurs en redingote et haut de forme, accompagnés de leurs femmes si fières de leur nouvelle crinoline – que Renée ne porterait jamais – face à cet emblème absolu du pouvoir et de l'argent, se glissait désormais dans sa petite boutique mal éclairée un foyer de l'art d'avant-garde. Cézanne, l'un de ces peintres les plus légitimes n'affirmait-il pas entre deux désespérances : « un jour je peindrai une carotte qui étonnera Paris ! » Qui pouvait le croire ?