Pissarro et l'«école »

Camille Pissaro avait commencé à peindre aux Antilles sans professeur et fréquentait à Paris, depuis1859, l'Académie Suisse – du nom de son fondateur « le père Suisse », un ancien modèle. Innovation sans doute, il mettait les modèles à la disposition des futurs artistes en absence de tout professeur ou correcteur. Parallèlement, Pissaro confortera sa formation avec le peintre Jean-Baptiste Corot qui lui conseillait d'aller dans les bois plutôt qu'au musée. Ce dernier aimait aussi prendre à contre-pied les inconditionnels des théories de la couleur: « Il y a chez ma sœur à Ville-d'Avray une jardinière qui fait très bien les bouquets. Elle enseignerait les lois d'harmonie à plusieurs de nos peintres célèbres ».

L'Académie Suisse facilitait le climat de turbulence artistique et politique et l'on frondait autant les peintres officiels, les plus haut cotés, que l'Empire lui-même. Dans le prolongement des peintres naturalistes, parmi lesquels l'influent Edouard Manet, se prônait une peinture claire, la peinture de la lumière et de la couleur, une peinture novatrice qui voulait s'éloigner des recettes académiques : les recettes imposées de l'unité idéale. L'harmonie, alors, devait être ordonnée par la perspective linéaire, le clair-obscur et sa hiérarchie des valeurs, la ligne du contour et le modelé, le tout mis au service de « grands sujets » attendus par les notables acheteurs. Le lien avec une unité sociale très hiérarchisée devenait logique, inévitable : une transcription esthétique de l'idéal d'unité sociale des classes dirigeantes. L'énergie des multiples forces colorées libérées grâce à cette nouvelle peinture claire évoquait à contrario, pour tous ces artistes fougueux en attente d'autres perspectives, des structures d'organisations collectives beaucoup plus dynamiques et démocratiques.

L'influence de Pissaro soucieux d'égalitarisme, d'entraide, de respect des plus humbles devint alors idéologique. Il côtoyait les milieux anarchistes et fût tenté un moment par des dessins illustratifs de ses convictions ayant pour titre «les turpitudes sociales» qui ne seront finalement pas publiés. Il opta pour l'interrogation d'une nouvelle forme de vitalité du tableau : «Y a-t-il un art anarchiste? Oui! décidément ils ne comprennent pas... une belle œuvre d'art est un défi au goût bourgeois! » affirmera-t-il aux militants déçus. Il se heurtait en fait à l'un des grands dilemmes des peintres impressionnistes pour expliquer au public l'importance primordiale de la révolution du langage pictural et de la structure du tableau. Julien Tanguy deviendra pour sa part, avec l'aide de sa fille, un lecteur assidu du Cri du peuple et de l'Intransigeant. Comment s'étonner qu'il considérera cette osmose espérée entre l'art et la vie comme une nouvelle « école» ? terme qu'il emploiera fréquemment.

Sans doute participa-t-il aux échanges, assumant sans fausse pudeur ses origines rurales et son expérience de travailleur manuel parmi ces jeunes artistes qui venaient pour la plupart de classes aisées et cultivées ; « de beaux parleurs écervelés » le prévenait pourtant Renée, sa femme.

Cette effervescence répondait-elle à ses espérances intuitives quand il était venu à Paris, une perception du monde  élargie? Etait-ce une mise en forme des leçons de morale de son enfance, voire même une réaction à la forte hiérarchie sociale rencontrée dans la grande ville? A travers cette aventure artistique naissante, il se trouvait entraîné vers une éthique comportementale, une solidarité d'engagement moral dont il ne se départira jamais, souvent au détriment de sa propre réussite commerciale de marchand de couleurs.

Renée et lui pouvaient être satisfaits d'avoir tenté l'aventure parisienne, ils étaient en voie de réussir leur nouvelle vie, totalement inimaginable en Bretagne. Il n'était plus ouvrier mais patron de son activité, de son emploi du temps, une vie certes encore difficile mais... ils habitaient Montmartre, presque la campagne! A cela s'ajoutaient les tournées de livraison au bord de la Seine, un peu la mer en quelque sorte...

Ce trop beau scénario s'écroula en quelques semaines après la déclaration de guerre à la Prusse et la débâcle imprévue de l'armée française, pourtant annoncée très supérieure, à Sedan. Paris sera encerclé, Paris dont il avait intégré la Garde nationale sept ans auparavant!