Les premiers repères

La vie sensible et intellectuelle de Julien Tanguy n'a pas débuté à 42 ans lorsqu'il rencontra et partagea à Paris l'aventure de la jeune équipe de peintres qui seront baptisés plus tard les impressionnistes. Il semblait néanmoins évident que ce n'était pas l'environnement artistique de Plédran, son village natal ni de la ville sans musée de Saint-Brieuc où il vécut ses 35 premières années qui pouvait l'avoir préparé à cette incroyable épopée.

Je ne prétendais pas expliquer sa complicité rapide et surprenante avec les peintres impressionnistes, j'espérais simplement recueillir plus d'informations sur l'environnement physique et social de ses premières années, cette culture originelle qui nous marque tous sans que nous y prenions garde et nous éclaire a posteriori.

On peut retrouver à Plédran dans les Côtes d'Armor le hameau de La Touche-Jaguay : quelques maisons à trois kilomètres du bourg, en pleine campagne. Sa maison natale, certes rénovée y existe toujours. Ce devait être en ce début du XIXème siècle une modeste chaumière de paysan-tisserand, mal éclairée, au sol en terre battue, où le métier à tisser s'intégrait à l'ensemble des meubles de l'unique pièce qu'on appelait encore l'hôté dans mon enfance. Sans doute y avait-il une petite étable annexe pour quelques vaches ou cochons, un petit poulailler et la niche du chien.

A contrario, dehors un espace libre, illimité pour courir et jouer dans les champs, descendre la vallée encaissée vers un petit ruisseau: un vrai terrain d'aventures où l'on confectionnait soi-même des jouets rudimentaires avant de participer dès l'enfance aux corvées collectives de la fenaison, de la moisson, du ramassage des pommes et des betteraves... On vivait alors comme les plantes et les animaux, au rythme des saisons. On ne voyait pas la mer mais on la savait proche.

L'église constituait le seul repère de la morale de base officialisée par les livres, pour ceux qui savaient lire, et dont il ne fallait pas diverger. C'était une vie très simple, rustique, cadrée, où l'on construisait un semblant de bonheur avec peu de choses.

Julien Tanguy vivra exclusivement dans ce périmètre restreint, pratiquant quelques années le métier de paysan-tisserand comme ses parents et comme nombre de Bretons de basse classe. On comptait quelques 2500 métiers à tisser dans l'arrondissement de Saint-Brieuc. Sans doute suite à l'effondrement du tissage du chanvre et du lin, il exercera le métier de plâtrier et rejoindra Saint-Brieuc tout proche. C'est dans cette nouvelle vie qu'il rencontrera Renée Briend, ouvrière comme lui, fille du bord de mer, née à Hillion, une autre tradition géographique de paysans-tisserands-saulniers-marins-pêcheurs.

Avait-on à cette époque indigente en images, le même regard qu'aujourd'hui sur le paysage ? Ce n'est pas certain et pourtant la route menant de Plédran à Hillion offrait un point de vue magnifique sur la baie, les grèves, les dialogues mouvants du ciel et de la mer, l'infini de l'horizon... un sujet inépuisable de contemplation! un spectacle fascinant le moindre profane.