L'Académisme

La « vieille école » du père Tanguy

Dès l'enfance il nous faut reconnaître que la vie sur terre ne commence pas avec nous. Nous naissons avec l'héritage de conseils ou de contraintes à respecter pour espérer bien conduire notre façon d'être.

Les peintres aussi prennent très vite conscience que pour ambitionner s'épanouir, se découvrir à l'aide de la peinture il leur faudra affronter un héritage, celui de l'histoire de l'art, celui sur lequel ils s'appuient initialement, en imitant les solutions du passé. Réaliser surtout que cet héritage n'est pas simplement technique et décoratif.

A leur époque, Pissaro, Cézanne, Van Gogh, Emile Bernard héritaient des formules toutes faites de l'académisme. Il prétendait institutionnaliser l'élan créatif de la Renaissance, l'art classique: un idéal d'ordre, de clarté et d'équilibre harmonieux qui avait répondu aux attentes de cette époque. L'académisme prolongera donc pendant plus de deux siècles et pour de nombreux peintres des solutions/propositions pour assumer au mieux l'arbitrage éthique entre les aspirations individuelles et la vie collective, entre l'élan des passions et les contrôles mesurés de la raison.

L'exposé historique ci-dessous, volontairement simplifié, devrait permettre de mieux évaluer comment les critères de l'académisme, de la vieille école avaient eu largement le temps de se définir et de s'implanter durablement au cœur de la société.

L'Académie royale de peinture fut créée en 1648 à l'initiative du peintre Charles Le Brun qui, pour échapper à la tutelle des corporations se plaça sous la protection du roi Louis XIV. L'objectif était de régenter la production artistique d'ateliers indépendants du pouvoir, qui reposaient chacun sur le prestige de leur maître. Il s'agissait désormais de valoriser les notions de grandeur et de majesté qui triompheront quelques décennies plus tard, avec la construction du château de Versailles.

Les peintres les plus prestigieux de l'époque seront successivement:

  • Nicolas Poussin (1594-1665)
  • Claude Gelée dit Le Lorrain (1600-1680)
  • Charles Le Brun (1619-1690)

L'anatomie, la géométrie, la perspective et l'étude d'après modèle vivant constituaient les bases de l'enseignement préparatoire à la peinture et à la sculpture. Elles reposaient sur certains principes fondateurs:


  •  - affirmer la primauté du dessin sur la couleur;
  • approfondir l'étude du nu, de l'anatomie;
  • privilégier le travail en atelier par rapport au travail en plein air sur le motif;
  • réaliser des œuvres «achevées»;
  • imiter les anciens, imiter la nature.

C'est aussi à cette époque que fut crée l'Académie de France à Rome (1663), toujours en activité, mais sur un tout autre programme. Elle ambitionnait alors favoriser l'étude des modèles de l'antiquité gréco-romaine.

A l'intérieur de ce cadre qui n'était pas encore vécu comme un carcan, de nombreux peintres exprimeront le meilleur d'eux-mêmes tout en répondant à l'évolution sensible de la société. Ils se distingueront aussi par la préférence soit pour des grands sujets historiques dont les batailles, soit pour des sujets plus intimes: natures mortes, portraits. Si ces derniers sont moins spectaculaires, ils s'avéreront par la suite très appréciés pour leurs qualités d'unité sensible.

Après la mort de Louis XIV, ce dirigisme restrictif sera contesté. Sous la régence puis le règne de Louis XV, la cour cesse d'être le centre du pays et la source de l'opinion. Le mouvement des idées se fait désormais dans les salons, les cafés et les clubs où s'entretient la pratique de la conversation brillante, de l'éveil à l'esprit philosophique, scientifique, à une morale indépendante de la religion. Alors que certains peintres veulent absolument maintenir les règles classiques, une évolution se dessine vers une sorte de grâce exquise  au détriment de la majesté, chacun ayant son propre choix de sujets et de styles : Watteau (1684-1721), Jean-Baptiste Chardin (1699-1779), Boucher (1703-1770) La Tour (1704-1788), Fragonard (1732-1806).

Les artistes en réalité peu nombreux représentent différentes générations. Ils se connaissent, s'influencent, se combattent aussi. Les plus âgés tel David (1748-1823) connaîtront plusieurs régimes politiques au cours de leur vie. Il aura commencé son aventure artistique sous Louis XV et aura vécu successivement sous Louis XVI, la Révolution, Bonaparte avec le Consulat puis l'empire, la Restauration avec Louis XVIII. Il affrontera donc l'évolution des mœurs, des idées et... des goûts. En 1791, donc après la Révolution, il osera supprimer le jury collectif du salon pour faire de son atelier la référence unique!

A l'arrivée du futur monarque Bonaparte, il devient l'artiste quasi officiel à travers notamment la commande de son immense tableau du sacre de Napoléon Empereur. Ce dernier cherchait à imposer sa référence marquée pour l'empire romain, la suprématie militaire, un style de vie «pompeux»; Jean-Dominique Ingres (1780-1867) sera son disciple, face à l'émergence d'un courant plus lyrique, coloré, incarné notamment par Georges Gros (1771-1835) qui anticipait l'arrivée de Delacroix (1798-1863), une peinture généreuse, tourbillonnante, qui séduira Cézanne,Van Gogh et le père Tanguy!

L'invention de la photographie suivie de celle de la peinture en tubes, quasi simultanées, inciteront fortement les peintres à redéfinir leur rapport au vivant, tant par le choix des sujets que par leur style expressif.

Parallèlement, les sujets sociaux deviennent plus fréquents avec Théodore Géricault (1791-1824) et son spectaculaire Radeau de la méduse, un fait divers dramatique, Gustave Courbet (1827-1885) les casseurs de pierres, l'enterrement à Ornans et Jean-François Millet (1814-1875) aux thèmes plus champêtres les bûcherons, le semeur, la glaneuse et son célèbre Angélus.

Cette époque est aussi marquée par une observation neuve de la nature sous l'influence des paysagistes anglais: Bonington, Constable et la naissance d'une nouvelle école, celle de Barbizon, des paysages proches de Paris : Charles Daubigny (1815-1878), puis plus tard de la Normandie et ses bords de mer avec Eugène Boudin (1824-1898).

Parmi ces peintres on distingue Jean-Baptiste Corot (1796-1875) qui influencera nombre d'impressionnistes pour la respiration colorée exceptionnelle de ses paysages. Ce mouvement de peinture illustrait un besoin d'espace ressenti devant la grisaille citadine.

Tous ces artistes demeuraient néanmoins minoritaires face aux conventions représentatives de l'Académie qui restaient le critère distingué de la classe des bourgeois récemment enrichis. Ces nouveaux acheteurs attendaient que les peintres flattent leur suffisance d'eux-mêmes et de leurs richesses. Leurs peintres préférés étaient les gloires des salons officiels comme Meissonnier (1815-1891) et… Cormon (1845-1924) contre qui se révoltera le jeune Emile Bernard.

Ce court résumé ne doit pas induire que les peintres se situent essentiellement dans les tendances artistiques de leur époque et de leur pays. Leur perception de l'art engage souvent une perception beaucoup plus large historiquement et géographiquement. En réalité les peintres se caractérisent prioritairement par leur solution subjective d'articulation des passions et de la raison, une constante qui traverse les époques et les styles. Il est curieux de constater que deux peintres temporairement inconciliables découvrent au hasard de rencontres qu'ils admirent parfois les mêmes maîtres du passé: Rembrandt, Rubens, Le Titien ou Michel-Ange par exemple et en tirent des conclusions... différentes !

Les impressionnistes s'aventureront dans ce contexte d'un riche héritage, trop riche sans doute, au point d'être sclérosant pour les peintres comme pour le public. Leurs mises en formes colorées très audacieuses seront un véritable choc, une provocation pour les traditionalistes, annonçant et préparant de fait toutes les aventures de l'art moderne.