Un portrait emblématique

« Oh, Julien Tanguy, l'oncle Julien, je l'ai bien connu ! » Mon père venait de voir la photographie du tableau de Van Gogh représentant Julien Tanguy, le broyeur de couleurs, dans son journal Ouest-France.

  • Tu dois te tromper, ai-je osé
  • Me tromper sur l'oncle Julien! Enfin, si je te le dis, quand même ! C'est que ta grand mère...

Mon père avait à moitié raison. S'il était né trop tard pour avoir pu croiser physiquement le « père Tanguy », ma grand-mère s'appelait bien Jeanne Tanguy, elle était effectivement la petite nièce de Julien Tanguy. Plus de trente ans après, il faudra la sollicitation surprise de Monsieur Kosuke Yamanaka – préparant le film le Japon rêvé de Van Gogh produit par la NHK – pour me lancer dans une enquête approfondie sur l'épopée de ce désormais grand-oncle dont Van Gogh avait peint le portrait. Le fait qu'y figurent des estampes japonaises en arrière-plan lui aurait conféré un caractère emblématique au Japon... M.Yamanaka m'avait en quelque sorte légitimé pour cette recherche alors que je n'étais ni biographe ni historien d'art mais un témoin providentiel, susceptible d'éclairer les téléspectateurs japonais. J'étais un descendant de la famille, peintre qui plus est, né et vivant dans sa région d'origine.

Désormais, je prenais à cœur de satisfaire leur curiosité pour ce bien étrange broyeur de couleurs, de qui Vincent Van Gogh avait osé dire: «Si j'arrive à vivre assez vieux, je serai quelque chose comme le père Tanguy, un homme plus intéressant que bien des gens ! »

L'intérêt des Japonais pour la rencontre entre Van Gogh et son modèle me conduisait de fait à réévaluer la place que nous accordions en France à ce même tableau et surtout à dévoiler la personnalité du père Tanguy. Il apparaissait parfois, respectueusement mais de façon anecdotique dans les biographies de Pissarro, Cézanne, Van Gogh, Emile Bernard... Nul ne semblait l'avoir perçu digne d'intérêt pour lui consacrer une véritable étude. J'avais occupé une large partie de mes activités professionnelles à développer l'éveil artistique dans les milieux populaires et mes futurs interlocuteurs l'avaient vérifié dans ma biographie. M'invitaient-ils à établir un plus juste équilibre en faveur de ce personnage d'origine modeste dont nous aurions sous-estimé la singularité ?

Je me suis alors souvenu de la lecture lointaine du témoignage sur le père Tanguy, écrit par Emile Bernard et m'y suis immédiatement replongé. Il oscillait entre la reconnaissance d'une générosité désintéressée, l'admiration compassionnelle du jeune pour l'aîné mais était surtout teinté d'une incontestable condescendance culturelle et artistique. Cette appréciation ne me semblait pourtant pas correspondre aux points de vue de Pissarro, Cézanne, Van Gogh ni à ceux de nombreux artistes, personnalités aussi différentes qu'exigeantes.

Il me faudrait arbitrer. Si le rapport à l'art de Julien Tanguy était à ce point naïf et superficiel, pour quelle raison s'y attarder? En revanche si je retenais les témoignages favorables provenant des peintres eux-mêmes, j'essayerais de comprendre ce qui avait pu les justifier. M.Yamanaka partageait-il mon questionnement ? Etait-ce pour cela qu'il avait sollicité ma collaboration ?

Je ne pourrais intervenir sérieusement sans avoir préalablement enquêté sur le long parcours de Julien Tanguy où Van Gogh n'apparaîtra que tardivement. J'ambitionnais découvrir son tempérament, repérer des chemins de traverse possibles, voire même le deviner grâce à ma sensibilité de peintre, justifier un respect autre que familial... J'espérais percevoir les raisons profondes qui, au-delà de sa généreuse naïveté, l'avaient amené à sacrifier le si peu du confort de son existence à la peinture et aux peintres les plus anticonformistes de son époque !

Sans trop oser me l'avouer, j'aurais aimé être en mesure de contester, arguments recueillis et vérifiés à l'appui, l'appréciation artistique dévalorisante d'Emile Bernard vis-à-vis de cet oncle inattendu dont la personnalité m'intriguait de plus en plus. Que m'aurait-il confié lui-même si j'avais pu le questionner?

J'ai donc amorcé des recherches qui, je le pressentais, seraient inévitablement influencées par mon engagement dans l'aventure artistique et sociale de la peinture, les promesses qu'elles m'ont paru contenir pour donner plus de sens à ma vie.